Les Gnawas d’Essaouira

 

On les considère communément comme des descendants d’esclaves subsahariens à travers le Maghreb. Mais les Gnawa sont bien plus que cela : musiciens aujourd’hui reconnus dans le monde entier, ils sont aussi des devins et des guérisseurs respectés dans leurs sociétés.

Source : https://www.cairn.info/revue-africultures-2006-2-page-158.htm

Extrait article :
“Des devins et des guérisseurs respectés
Autre facteur d’intégration important : la reconnaissance et le respect dont jouissent les Gnawa en tant que devins et guérisseurs. Ces fonctions sont généralement remplies par une femme. On l’appelle chouwwafa ou moqaddma au Maroc et dans l’ouest algérien, arifa en Tunisie et dans le sud algérien où se pratique le rituel du diwan, très proche de la hâdra des Gnawa.
La hâdra, c’est la « mise en présence des esprits » au cours d’une cérémonie de possession appelée lîlâ (« nuit ») car elle dure du coucher au lever du soleil. On parle aussi de derdeba (« tumulte ») car ce rituel musical est effectivement très bruyant.
Le culte pratiqué par les Gnawa est trop complexe et diversifié pour être ici décrit en détail. Schématiquement, il s’agit d’un rituel cosmogonique reconstituant la Création, et permettant aux humains de communiquer momentanément avec les entités supra naturelles. Ces « esprits », masculins ou féminins, parfois assimilés à des anges plus ou moins déchus, sont appelés mlouk (pluriel de melk) et il en existe
un grand nombre. Chaque adepte ne peut être « chevauché » (possédé) que par un seul melk ou une catégorie, une mhala (escorte) de mlouk.

Rituel, musique et transe
Chaque melk est associé à une couleur symbolique, celle du halo qu’il occupe parmi les sept (comme les couleurs de l’arc-en-ciel) qui entourent l’univers naturel. Le rituel de la hâdra consiste à franchir tour à tour la porte de chacun de ces « anneaux » concentriques, symbolisés par de grands foulards de soie de couleurs différentes dont la moqaddma ou son partenaire masculin (souvent son mari) le moqaddem s’enveloppent pendant la danse avant de s’en débarrasser. Cette phase de transes successives n’intervient qu’au cours de la cinquième et dernière partie de la lîlâ. Il peut d’ailleurs arriver que les officiants décident d’arrêter la cérémonie avant cette étape, jugeant qu’elle a échoué, pour des raisons qui sont tenues secrètes, mais qui sont évidemment en rapport avec la musique.
En effet, la hâdra est un rituel avant tout « auditif », car même si les autres sens sont mis à contribution, la musique ne doit jamais cesser d’y entretenir et d’y faire monter la tension vers l’au-delà.
Tout commence par l’aâda, une procession des Gnawa au son des grands tambours à deux peaux ganga. Pour le plus grand bonheur des enfants et sous les youyous des femmes groupées sur les terrasses, on promène à travers la ville la bête (boeuf ou mouton, au choix et selon les moyens) qui sera sacrifiée au cours de la cérémonie. Celle-ci a lieu dans la cour de la zaouïa (sanctuaire des Gnawa) lors des grandes
fêtes dédiées à leur saint patron Sidna Bilal, durant le mois précédant le Ramadan. Le reste de l’année, elle peut se tenir à tout moment dans la cour d’un riche croyant désireux de s’attirer les précieuses bénédictions des Gnawa, qui offre la bête du sacrifice et en profite pour régaler son entourage et ses voisins. Aux tambours se joignent ensuite les qraqabou ou « crotales », du nom de ce redoutable serpent.
Ce sont d’énormes castagnettes en métal (jadis en coeur de palmier) et en forme de « 8 », dont le jeu exige beaucoup de contrôle, d’endurance, de force musculaire et de virtuosité rythmique. Elles ne cesseront presque jamais de retentir d’une façon obsessionnelle durant la lîlâ. Cependant, l’instrument principal est le grand luth à trois cordes guembri, au son de basse profonde, appelé aussi dans le sud marocain hajjouj, ou parfois sentir, du nom du génie qui l’habite. Cet instrument puissant, à la fois fruste et ingénieux (sa caisse est un simple demi-tronc d’arbre évidé) est à l’évidence d’origine ouest-africaine : une version géante du ngoni mandingue ou du xalam des Wolof. C’est à la fois un cordophone, un membranophone et un idiophone : tandis que le pouce et l’index pincent les cordes, les autres doigts frappent la peau de chèvre qui sert ainsi de table d’harmonie et de tambour en même temps. Le long manche cylindrique se termine, comme celui des cordophones ouest-africains,par une plaque de fer-blanc dans laquelle sont percés des trous munis d’anneaux qui tintinnabulent
et grésillent suivant les vibrations des cordes et les mouvements du musicien-danseur. En effet, le joueur de guembri n’estpas n’importe qui. Il est le mââlem, à la fois « maître-musicien » et « maître de cérémonie », aussi important dans le déroulement de la lîlâ que le couple des « officiants » – le moqaddem et la moqaddma.
Contrairement aux apparences, même s’il est souvent couvert par le bruissement assourdissant des crotales, c’est le son plus faible mais
très riche du guembri qui réveille et attirera et hypnotisera les génies jusqu’à les convaincre de descendre parmi les gens de ce bas  monde…
D’ailleurs lorsqu’un(e) adepte est entré(e) en transe, il suffit en général que le mââlem cesse de jouer – de sa propre initiative ou sur l’ordre les officiants – pour qu’il ou elle revienne à son état normal.”

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